HOMME CELEBRE DE MONTMERLE: PHILIBERT-CHARRIN Paul

Publié le par L' équipe du blog.

Philibert-Charrin est un peintre de l’Ain. Ils ne sont pas nombreux, mais, naturellement, cela ne lui confère pas pour autant tous les titres de gloire qui devraient par ailleurs lui être décernés. Cet homme discret à l’extrême, tant dans l’exercice de son travail que dans sa vie quotidienne mérite parfaitement le succès qui arrive enfin et le conduit, aujourd’hui, à sa juste place. Et cela, grâce à l’infatigable mission de reconnaissance à laquelle se sont attachés quelques passionnés de son œuvre, parfois depuis plusieurs décennies.

Né en 1920, à Montmerle, au bord de la Saône et près de Mâcon, Philibert-Charrin, dont le prénom -Paul- disparaît vite, est né un 14 avril. Hasard, certes, mais Olivier Debré qui fut et reste un des très grands peintres du XX° siècle naquit le même jour de la même année. Ils se connaissaient certainement. Sans influence réciproque, leurs destins artistiques, sans les opposer, les tiennent à distances respectueuses, restant dans des voies parallèles, chacun concevant avec la même passion et dans la voie qu’il s’est tracé, une œuvre fortement personnelle.

Très tôt, dès 1932, Philibert-Charrin expose. Par la suite, il montre plusieurs centaines de fois ses œuvres dans des expositions qui lui sont consacrées, tant en France qu’à l’étranger. Naturellement, ses peintures, dessins et collages figurent aussi fréquemment dans de grandes manifestations de groupe. Il participe également aux principaux Salons d’artistes nationaux, dont Grands et jeunes d’Aujourd’hui, Réalités nouvelles,…. A la lecture de sa biographie, chacun peut constater que sa carrière artistique fut et reste brillante. Mais, car il y a souvent un « mais », malgré tout cela son oeuvre n’a peut-être pas toujours eu le retentissement nécessaire à un développement véritablement international. En effet, malgré de nombreux et constants efforts pour soutenir son œuvre si originale, ceux qui s’y attachèrent mirent du temps avant de convaincre le plus grand nombre de la qualité réelle et profonde de ce travail. Travail que l’on découvre maintenant, toujours renouvelé, emblématique de tout une vie exclusivement consacrée à la création. Que peut-on faire contre la volonté à la fois d’indépendance et de retrait d’un artiste ?

Philibert-Charrin est, dans un premier temps, dessinateur humoriste et le restera par goût et surtout par nécessité. Dans le même temps il est peintre. Après avoir étudié aux Beaux-Arts de Lyon, ce n‘est que vers la fin des années 1940 qu’il expose véritablement ses nouvelles recherches. Les succès se multiplient, tant pour le dessinateur que pour le peintre. Philibert-Charrin est alors lié à d’autres jeunes artistes, principalement lyonnais comme Fusaro, Truphémus et Cottavoz. Parfois, il lui arrive d’exposer avec ces derniers.

Arrivé à Paris en 1949, Philibert-Charrin vit de petits travaux artisanaux, puis réalise des décors de théâtre. Entré dans l’atelier d’André Lhote, il n’y reste que quelques semaines. Mais cela ne lui convient guère. Cela dit, il reçoit là, brièvement certes, l’enseignement d’un ancien cubiste instruit et fin qui le pousse plus encore vers la connaissance et la découverte de l’art, des arts. De ces nouvelles explorations, Philibert-Charrin fait son miel. Il décèle puis s’imprègne de ce qui l’entoure, de ce qu’il voit aussi dans les galeries et chez ses collègues et amis. En effet, il a la chance d’être à Paris au moment même de l’essor magistral de l’abstraction lyrique, ainsi que de celle de la géométrie.

Comme il sait mieux que quiconque regarder, il comprend vite et analyse bien. Alors, sans aucune nécessité de paraphraser ses découvertes quotidiennes, et tout en continuant à peindre et dessiner, il crée d’autres œuvres, uniques, des collages à partir de papiers et d’éléments extérieurs trouvés par hasard. Ainsi, utilise-t-il couramment tel ou tel de ces objets qu’il inclus, tout ou partie, dans son oeuvre. Détournés, ces éléments deviennent formes et lui permettent d’inventer son propre style, sa propre écriture. «Les analogies de formes l’obsèdent», écrit-on alors à son propos. Assez vite les choses se mettent en place pour cet artiste au naturel bien trempé. De plus, il est d’un tempérament hypersensible et naturellement curieux, à l’affût de toutes choses nouvelles, non pour s’en saisir, mais juste pour le plaisir de la découverte. De fait, il ne cessera jamais de s’intéresser à toutes les évolutions possibles dans le domaine de l’art, des arts.

Sans jamais les copier, car il n’est nullement « héritier » des cubistes, on peut dire tout de même que la base du principe des collages de Philibert-Charrin vient directement de ce qu’il a observé, ceux de Braque, de Picasso ou de Juan Gris. On sait que ce dernier n’a utilisé l’intervention du collage -et il est le seul !- que dans ses peintures sur toile. Alors que Georges Braque est le seul et véritable père du papier collé cubiste. C’est bien lui, en effet, qui a réalisé le premier papier collé : Compotier et verre, en septembre 1912. Et puis dans la foulée, en quelques mois, il en a conçu cinquante six autres. C’est tout, pas un de plus. Qui ne se souvient de la superbe exposition de ceux-ci qui fut réalisée par le Centre Pompidou, en 1982 ? Picasso, lui, a utilisé plus fréquemment le collage.

Le premier datant de 1912, dans le sillage quasi immédiat de Braque et cela va perdurer, au moins, jusque dans les années 1950. Chacun de ces trois grands maîtres du cubisme souhaitait ainsi réhabiliter le motif décoratif grâce à l’introduction, entre autres, de fragments de pa- piers peints, de faux bois imprimé ou même de morceaux de miroir (Juan Gris). Ces éléments pouvaient aussi parfois être peints par l’artiste et devenaient ainsi partie prenante de l’œuvre réalisée.

Dans le sillage des cubistes de la première heure, un nouveau rapport écriture-collage-peinture s’instaure au début des années 1920, et devient ainsi la base fondatrice d’un des grands pans artistiques les plus poétiques de la création au XX° siècle. Ceci donne à l’artiste de très grandes libertés et introduit une révolution esthétique décisive, évidente. Ce nouveau rapport sera souvent repris depuis. Les codes de représentation esthétique sont désormais transformés. Les lois ancestrales remisées laissant la place à un changement d’optique inédit. Le champ pictural s’ouvre à des éléments différents, hétérogènes. La fonction même est changée : l’artiste devient collecteur, récupérateur, arrangeur, détourneur, bricoleur, recycleur, manipulateur,…. Tout alors lui devient possible. Il faut bien reconnaître que cela se passe, pour nombre d’entre eux, ponctuellement, sporadiquement. Comme nous le verrons, ce n’est que dans la deuxième moitié du siècle que certains s’investiront presque entièrement dans cette voie.

Dans le même temps -celui des années 1920- des artistes allemands comme Raoul Haussmann, l’inventeur du photomontage, Kurt Schwitters, Otto Dix, Hanna Höch, Georges Grosz, et ailleurs Jean Arp, Jacques Prévert, Marcel Duchamp, Man Ray et, plus récemment, Jiri Kollar oeuvreront dans le sens le plus aigu de cette recherche. Sans oublier le fondamental, emblématique et fascinant Max Ernst qui, dès 1919, pratique le collage avec habileté mais dans une voie différente. Il invente un nouveau langage, à partir d’images imprimées désuètes, prélevées dans les illustrations d’ouvrages alors démodés, oubliés. Lesquelles, découpées, composent d’autres œuvres aux allégories nouvelles, transposées et parfois même indéchiffrables. D’autres dadaïstes et surréalistes, eux aussi, sont tombés sous l’emprise forte du collage et le déclinent avec ardeur, ne fusse que pour un temps.

L’écriture, le chromatisme et les éléments retenus par Philibert-Charrin constituent le cœur même de tout son œuvre. Cela confond, car dans ses collages on trouve ou retrouve des éléments que je qualifierai d’historiques dans l’histoire du collage (partitions de musique, morceaux de papiers peints, etc.) mais aussi d’autres éléments plus contemporains - oserai-je dire plus vivants ? - qui viennent enrichir une sorte de catalogue gigantesque à la Prévert. Ce sont ces éléments déclinés et multipliés à l’infini qui révèlent un des grands pouvoirs de séduction de l’œuvre. Car, une fois achevée, celle-ci ne nous laisse voir qu’économie de moyens, peu ou pas dethéâtralité, aucune emphase. Les images ainsi composées le sont toujours dans une recherche de simplification. La pureté des sentiments que le peintre nous laisse voir émeut et surprend. Car, jamais, Philibert-Charrin ne s’ouvre vraiment à nous, pudeur oblige ! Il ne veut nous proposer qu’un récit diversifié à l’infini, tout juste sous-tendu par quelques indications données au travers de ses titres. Certains sont aisément perceptibles, d’autres au contraire sont tout à fait singuliers, inintelligibles, parfois proches de l’onomatopée. Malgré cela, ce sont toujours, à l’évidence, des rapports simples que le peintre entend entretenir avec le spectateur. Pas de volontés énigmatiques, pas de complications intellectuelles poussées trop loin et qui risqueraient de rendre plus hermétique le prime abord de certaines œuvres. Car, pour beaucoup, qui dit poétique, n’exclut pas l’hermétisme. Mais heureusement, le célèbre adage : « Ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement » prend ici toute sa signification.

Entre temps, Philibert-Charrin a changé d’atelier, quittant Paris, il s’installe en banlieue, non loin de Paris. Est-ce un hasard ? Mais son œuvre semble alors être mieux encore prise en main. Son imaginaire fécond s’épanouit plus encore. Aux éléments habituels du collage, s’adjoignent des objets résiduels en tous genres, ceux dont il pense qu’ils ont une histoire, ceux pour lesquels il invente une anecdote, un passé. Ceux-ci lui viennent sans doute très spontanément. Techniquement, ces objets sont toujours liés aux pigments naturels, à la peinture. Les supports sont également très diversifiés, ils participent à l’ouverture, pour l’artiste, de nouveaux horizons. Le matériel créatif requis est en permanente mutation. Le puits est sans fond des collectes réalisées à tous les niveaux, à tous les instants. Philibert-Charrin gère cela de main de maître et assemble, construit, met en pages une œuvre inouïe. Il colle, décolle,

recolle, assemble avec constance et opiniâtreté, mais surtout avec un évident bonheur.

Il est impossible de trouver là le moindre signe de négativité, jamais la moindre faiblesse. On sent derrière toutes ces compositions un contrôle permanent du créateur sur son univers. Philibert-Charrin contient, jugule. Et cependant seul le rêve subsiste. Ses propositions deviennent souvent des affirmations peut-être inconscientes, peut-être pas. Peut-on se repérer dans l’œuvre par le biais des matériaux inclus dans celle-ci ? Sans doute non, car la part laissée au hasard est grande, non dans la composition toujours maîtrisée, mais dans le choix spontané ou non des éléments intervenants. Ils peuvent être retenus parce qu’étant les plus proches de la main, donc saisis dans l’instant créatif, ou au contraire très soigneusement sélectionnés.

Plus généralement, on a pu parler, ici ou là, d’académisme du collage. C’est vrai, cela a existé. La question ne peut pas se poser pour ce qui est de l’œuvre de Philibert-Charrin. En effet, son imagination comme son sens profond de la liberté créatrice l’éloignent obligatoirement de toute contrainte, donc de tout académisme. Nous pouvons nous demander alors si ces œuvres ne sont pas en parfaite adéquation avec l’ardent désir formulé par Raymond Queneau : faire disparaître tout « échafaudage » de l’écrit (le livre) ou de l’œuvre d’art. C’est de déstructuration, de disparition pure et simple des contraintes du créateur qu’il est question ici. Certes, pour le seul plasticien, il existera toujours quelques petites contraintes techniques et, pour Philibert-Charrin comme pour les autres, celles de la conservation, de la pérennité de l’œuvre achevée.

Théoriquement, on le sait, un bon collage forme un tout dont la construction, la réalisation doit rester ignorée, invisible. Un secret éternel ! De plus, Philibert-Charrin a fort bien compris que le collage ne doit plus être aujourd’hui « littéraire ». Il doit être libéré, une fois encore, et relever uniquement de l’art. Si l’artiste utilise souvent des partitions de musique ou des pages de textes fort diversifiés ce n’est pas une prise de position face à telle musique ou tel texte – fut-il publicitaire !- mais pour son unique allure plastique, ou encore pour son rejet, satisfaisant pleinement ainsi sa nécessité créatrice. Il peut donc équilibrer sa composition, lui donner la dimension recherchée, sa vraie force. Un point c’est tout !

Alors que la peinture et les dessins de Philibert-Charrin, d’une subtile sensibilité, restent globalement dans le cousinage d’un académisme de bon aloi, tout au moins dans leur mise en page, c’est aux collages qu’il réserve la cocasserie, la bizarrerie de ses élans, de ses réflexions. Ils montrent, à l’envi, combien cette partie importante de son travail lui importe plus que tout. Là, il donne libre cours à tout cet imaginaire qui l’emplit. Imaginaire déjà évoqué ici, mais sur lequel il serait souhaitable de pouvoir s’étendre plus longuement. L’omniprésent insolite, dans son œuvre, vient aussi du montage de ses compositions. Soit ils sont abstraits. Soit les animaux sont nombreux, et plus particulièrement les oiseaux, clairement installés dans l’œuvre ou juste suggérés par un simple arrachage de papier coloré. Soit, moins fréquemment, des personnages pleins d’humour animent ses petites compositions. Dans sa peinture, il propose parfois des autoportraits décalés, grinçants. Il est évident que son art de la mise en page lui vient naturellement de sa maîtrise du dessin humoristique, tout comme cet extraordinaire sens du vide, du plein et aussi celui des aplats.

N’ayant pas connu l’artiste, l’étude psychologique liée à l’oeuvre devient par trop périlleuse. Je le regrette, car j’aurai été heureux de pouvoir aller plus avant encore, plus en profondeur analyser le lien entre ses collages et la notion de subtilité raffinée qu’ils laissent paraître. Certes, par principe, l’œuvre doit parler d’elle-même, mais ici elle ne nous dit pas tout, loin de là. Toutefois, une chose est certaine : l’œuvre singulier de cet artiste éminent ne peut être inscrit dans aucune école ou courant, et ne peut pas être inclus non plus dans des chapitres consacrés à l’art brut ou à l’art populaire. Philibert-Charrin est unique et c’est tant mieux. Cette somme exemplaire, dans son entier, est bien trop délicate et recherchée pour cesser d’être elle-même en la classifiant. La classifier c’est la tuer !

Si le collage est un genre esthétique peut-être un peu trop galvaudé dont les allées sont trop larges et bien trop mal fréquentées, il n’en reste pas moins que Philibert-Charrin est un des plus éminents porte-drapeau de cette forme artistique. De fait, de quelque côté que l’on se tourne, force est de constater que les collages de Philibert-Charrin sont et resteront tout à fait emblématiques. Le peintre sait, malgré les modestes dimensions de ses collages, nous donner à voir ceux-ci comme de vraies peintures dont il a restitué toutes les valeurs. Il y va là d’une impérieuse volonté, dominée par l’inventivité, le brillant savoir faire et une belle réceptivité. Ainsi le message que nous transmet ce grand artiste passe-t-il par le biais de ses œuvres remarquables qui ne resteront jamais au bord de la voie royale de l’art.

HOMME CELEBRE DE MONTMERLE: PHILIBERT-CHARRIN Paul
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manou 08/11/2014 16:08

Très contente de savoir qu'il y a quelques Artistes nés a Montmerle qui semble un peu inconnus du grand public, les collages sont un art a part entière pas si évident a réaliser et souvent très beaux a regarder. Si j'avais le loisir d'en voir dans une exposition je le ferrais avec grand plaisir.